Au cœur du Judo Breton #5
Stéphane Barras
“ Le judo c'est une méthode d'éducation avant tout ” Stéphan Barras, originaire de Lorient et judoka depuis l’enfance, nous raconte son parcours riche en rencontres et en expériences. Habitué aux podium, il met en avant la dimension humaine et éducative du judo, au-delà de la compétition. Fidèle à la Bretagne, il partage avec passion ce qui l’anime depuis des années et comment le judo a façonné sa vie et sa vision de l’enseignement.
Parcours
Q : Peux-tu te présenter en quelques mots ? (Parcours, rôle dans le judo, lien avec la Bretagne)
R : Je m’appelle Stéphan Barras, je suis originaire de Lorient et j’ai commencé le judo à l’âge de 7 ans au club de Lanester. J’ai ensuite poursuivi mon parcours au pôle France de Rennes, puis à celui d’Orléans, avant de passer une année à l’INSEP. Je suis finalement revenu sur Rennes pour effectuer mon service militaire.
J’ai participé régulièrement aux championnats de France (jusqu’à mes 42 ans), ainsi qu’à deux coupes d’Europe avec un club belge. J’ai été vice-champion de France junior en 1988. En parallèle, je me suis aussi intéressé à d’autres disciplines comme la lutte, le sambo et le jiu-jitsu brésilien, où j’ai remporté deux titres mondiaux et deux titres européens vétérans.
Je suis devenu enseignant de judo pour continuer de transmettre ce que l'on m'a donné. J’ai commencé dans de petits clubs, ce qui me permettait de continuer à m’entraîner — un équilibre entre contraintes et opportunités. Avec le temps, les clubs ont grandi, notamment avec la création du club du Pays de Lorient au début des années 2000 avec Yvan Baranger. Aujourd’hui, nous comptons environ 1150 licenciés.
Certains de nos élèves ont fait des podiums aux championnats de France, mais ce n’est pas notre priorité : nous faisons du judo pour tous, qu’ils soient compétiteurs ou non. Ce qui me motive avant tout, ce sont les projets humains.
Je suis resté fidèle à la Bretagne tout au long de mon parcours. Peut-être ai-je manqué certaines occasions, je ne sais pas. En tout cas on peux dire que je connais bien la région Bretagne dans la partie sportive.
Q : Comment as-tu découvert le judo et qu’est-ce qui t’a attiré ?
R : Au départ, j’étais placé dans une famille d’accueil, et il y avait un dojo près de chez moi. J’y allais souvent pour regarder les entraînements — j’avais alors 6 ans et ils ne prenaient pas les jeunes à cet âge-là. Ce que je voyais m’intriguait : je regardais les adultes pratiquer, et l’année suivante, à 7 ans, j’ai décidé de commencer moi aussi.
Ce qui m’a tout de suite plu, c’est que le judo est un sport individuel qui se pratique dans un cadre collectif. Il y avait une ambiance familiale, de l’entraide, du respect — tout ce qui fait la richesse de ce sport. À vrai dire, c'est un sport très collectif le judo.
Je pense aussi que les personnes qui enseignaient à l’époque ont beaucoup compté. Leur approche humaine et éducative m’a marqué. Aujourd’hui encore, je vois mon rôle avant tout comme celui d’un éducateur sportif : au-delà de la pratique, il s’agit d’éduquer les gens, de leur transmettre des valeurs.
Le judo, ce n’est pas qu’un sport. C’est aussi une école de vie, et ce n’est pas un hasard : il a été inventé par un professeur, Jigoro Kano, pour qui la dimension éducative était essentielle.
Q : Quel a été ton premier club et ton premier professeur ?
R : Mon premier club, c’était à Lanester. De mémoire, mes premiers professeurs étaient Michel Pater, Serge Proust et Philippe Le Calvez. De nombreux bénévoles étaient présent, je pense aussi à Didier Le Saux. Par la suite, j’ai continué sur Lorient, puis j’ai intégré le pôle de Rennes, où j’ai travaillé avec Serge Decoster et Marc Devigne, avant de rejoindre Orléans, avec Thierry Marchand et d’autres entraîneurs. À un moment ce ne sont plus seulement des professeurs, mais vraiment des entraîneurs qui ont prennent le relais dans le parcours sportif.
Q: Comment pratiquait-on à l’époque ? Comment étaient structurés les cours, par exemple ?
R: Rien à voir avec aujourd’hui ! Les méthodes pédagogiques étaient complètement différentes. C'était assez répétitif, le professeur montrait la technique, et on reproduisait. C’était aussi un judo plutôt statique. Aujourd’hui, la pratique est devenue plus dynamique, plus mobile, car la société a elle-même évolué. Le judo, comme l’école, s’est adapté à son époque.
Dans les années 70-80, les échauffements se faisaient souvent en statique, et l’approche était moins ludique, plus martiale, en lien avec l’éducation japonaise traditionnelle : très cadrée, très rigoureuse. Mais à l’époque, ça correspondait bien à la manière dont on éduquait les enfants.
Le judo japonais a d’ailleurs été adapté en France dès le départ — avec les ceintures, le code moral, etc. — pour s’ancrer dans notre culture. Et ce n’est pas parce qu’il évolue qu’il perd son ADN.
J’ai eu la chance de faire un stage au Kodokan, à Tokyo : c’est un bâtiment moderne, vivant. Et c’est ça, le judo — un art vivant. Tant qu’il vit, il évolue, et c’est normal.
Même techniquement, tout a changé : les règlements, les attitudes, la pratique… Le judo reste le même dans son esprit, mais il est en constante évolution.
Pratique
Q : Qu’est-ce que tu aimes dans le judo ?
R : Quand j’étais plus jeune, ce que j’aimais dans le judo, c’était avant tout la combativité, le défi, la confrontation. C’était un moyen de me dépasser, de me mesurer aux autres tout en progressant moi-même.
Avec le temps, ce que j’apprécie le plus, c’est la dimension éducative du judo, le contact humain, le projet collectif. J’aime faire bouger les gens, les voir évoluer, s’épanouir à travers cette pratique.
Le dojo, c’est un lieu vivant, qui bouge tout au long de la journée : les jeunes s’entraînent le matin, les anciens le soir… C’est un lieu de rencontres et de transmission.
Il y a aussi bien sûr les valeurs du judo, mais on peut les retrouver dans beaucoup d’autres sports. Ce qui fait la différence, c’est que ces valeurs viennent de Jigoro Kano, qui était professeur : pour lui, le judo, c’était avant tout une forme d’éducation.
Et la manière de faire compte énormément. C’est d’ailleurs un point commun entre la France et le Japon : dans les deux cultures, il n'y a pas que le résultat qui compte mais aussi la manière.
Q : Qu’est-ce que tu n’aimes pas dans le judo ?
R : Ce que je n’aime pas trop dans le judo, ce sont parfois les changements constants de règlements. On finit par s’y perdre un peu. Je suis pour l’évolution, bien sûr, mais il faut faire attention à ce qu’on modifie : tout ne doit pas changer simplement pour suivre une tendance.
Il y a aussi le côté un peu surjoué que je n'appréçis pas : on met trop en avant les résultats, les grades, les titres… Alors qu’en réalité, on vois bien que ceux qui en parlent le plus ne sont souvent pas les meilleurs. Il y en a qui se cachent derrière leurs grades par exemple, et ça, c’est un peu agaçant.
Sinon il y aussi le fait que pour moi, on est plus dans l'ancienne relation maître-élève qui étaient très présente quand le judo est arrivé en France. Les élèves ne me doivent rien, on avance ensemble. C’est une bonne chose que ça ai évolué en ce sens.
Et pour terminer, je trouve aussi qu’il y a parfois un manque de reconnaissance notamment pour les grades exceptionnels : certains professeurs n’ont pas le temps de passer leurs grades, alors qu’ils les mériteraient largement. Certains ont consacré toute leur vie au judo, et ils ne sont pas toujours reconnus à leur juste valeur.
Q : Qu’as-tu présenté pour ton sixième Dan ?
R : Pour mon sixième Dan, j’étais parti sur un travail autour du Uchi Mata, avec tout un système d’attaques complémentaires autour de cette technique. En Ne Waza, j’ai démontré un enchaînement d’attaques basé sur le Juji Gatame. Et pour la partie Jujitsu, je me suis appuyé sur des éléments issus du Jiu-Jitsu brésilien. Au final, j’ai choisi une présentation assez similaire à celle de ma cinquième Dan.
Évolution du judo
Q : Comment vois-tu l’évolution du judo en Bretagne ces dernières années ?
R : Dans l’enseignement, on observe beaucoup de turn-over chez les professeurs, avec de gros départs ces dernières années. À mon avis, il y aura de moins en moins de professionnels à l’avenir, car le judo est très prenant : il faut tout gérer et cela devient très chronophage. La partie administrative, elle, a doublé. Si on ne faisait que donner des cours, ce serait simple, mais aujourd’hui il faut aussi s’occuper de la communication, des dossiers, de la gestion... C’est l’évolution du métier. Et paradoxalement, les nouveaux moyens de communication, censés nous faciliter la vie, donnent souvent l’impression de tout complexifier. Il y a aussi l'aspect financier qui est limite. La Bretagne a longtemps été une région très professionnalisée, mais on sent que ça diminue peu à peu.
Sur le plan de la compétition, on a connu une belle période avec le pôle France de Rennes, mais aujourd’hui c’est Nantes qui a pris le relais. C’est dommage, car cela retire une certaine dynamique régionale.
Avec moins de professionnels et moins de personnes investies, il y aura peut-être moins de résultats, je ne sais pas… Mais ce qui est sûr, c’est qu’il faut continuer à aller de l’avant, à s’adapter, et à garder l’esprit du judo vivant en Bretagne.
Q : Comment a évolué la pratique du Ne Waza au judo, et a-t-elle toujours sa place ou bien est-elle sous-représentée ?
R : Grâce à l’arrivée du Jiu-Jitsu brésilien (JJB), le niveau de pratique du Ne Waza en judo s’est nettement amélioré. Mais il faut continuer à travailler pour rester dans la course.
Ce qui m’agace parfois, c’est cette impression que certains présentent le JJB comme une grande innovation. Mais en réalité c'est du judo : les clés de jambes, les techniques au sol, existaient déjà dans le judo et le jujitsu. Ce n’est pas nouveau, simplement adapté et développé différemment.
Le côté positif, c’est que ça fait progresser le judo au sol et enrichit la pratique globale. Et on voit aussi que le judo féminin a beaucoup progressé ces dernières années, notamment grâce à cette évolution du Ne Waza.
Q : L'évolution de l'arbitrage impacte directement la pratique dans les dojos, notamment des randoris. Est-ce que toutes ces évolutions, qui ont pour but de faire évoluer le judo de compétition, sont cohérentes dans une pratique au sein du club, qui n'est pas toujours compétitive ?
R : Je fais partie de l’ancienne génération, et je vois bien les différences dans l’enseignement aujourd’hui. Quand tu réduis certaines pratiques, comme le ramassage des jambes, tu as moins de techniques à apprendre, donc la pratique devient moins riche. Mais c’est vrai que ça protège davantage les pratiquants.
En Europe, nous avions l’habitude de ramasser les jambes, alors qu’au Japon, ils ne le faisaient jamais. Quand il y a des différences physiques, c’est plus difficile sans ces techniques — moi, je les utilisais parce que j’étais léger.
Le problème, c’est que pour les grades, on demande parfois des techniques interdites en compétition. On nous dit de les travailler en club, mais cela peut entraîner de mauvais automatismes. C’est une incohérence : les programmes devraient être cohérents avec la pratique réelle.
Aujourd’hui, le judo est beaucoup plus stratégique. Avant, tu pouvais ne pas dominer le kumikata et quand même gagner. Le judo a changé : ce n’est plus le même sport que celui que je pratiquais en 1987. Aujourd'hui, il est beaucoup plus stratégique, ce n'est pas un hasard si on le compare parfois au jeu d'échec.
Avant, on acceptait beaucoup plus le kumikata, et de toute façon les gardes hautes étaient punnis par des rammassements de jambe, on pouvait utiliser Kata Guruma, Kushiki Taoshi, Te Guruma... Aujourd’hui, ces techniques ne sont plus autorisées dans la compétition.
Il y a des bonnes choses et des moins bonnes mais dans l'idéal, il faudrait retrouver une certaine cohérence.
Questions personnalisées
Q : Le judo de compétition est aujourd’hui un des atouts du judo français, ainsi qu’un argument extrêmement présent dans toutes les communications sur le judo. Est-ce que cela ne ferait pas trop d’ombre à tout ce qui constitue l’ensemble de la discipline ?
R : J’en avais parlé il y a très longtemps avec le conseiller technique de l'époque. Il faut accentuer les traits de la partie éducative, et tu as raison, c’est ce qui doit primer. Le résultat sportif c'est éphémère, il ne doit pas être l’essentiel.
Aujourd’hui, on est trop orienté sur la compétition et la partie sportive. Quand on est baigné dans le judo, on comprend que ce n'est pas le plus important, mais vu de l’extérieur, surtout pour quelqu’un qui ne pratique pas, le judo peut effectivement sembler être essentiellement un sport de compétition.
Surtout dans notre société actuelle, dans une paix instable où on a peur de tout, il faut insister là dessus. La compétition ne concerne que 10 % des pratiquants et ce n’est pas cela qui va faire venir les enfants vers le judo. Le plus important, c’est de mettre en avant les valeurs, la dimension humaine et éducative du judo.
Conclusion
Q : As-tu une anecdote marquante à partager sur ton parcours dans le judo ?
R : Pour moi, ce qui me marque vraiment dans le judo, ce sont les rencontres. On croise beaucoup de profils différents, chaque jour apporte plein de nouvelles expériences. C’est un monde qui brasse énormément de gens, avec des aventures humaines et des moments de partage incroyables. Et ce n’est pas fini : les meilleures anecdotes sont encore à venir.
Q : Si tu devais décrire le judo en une phrase, quelle serait-elle ?
R : C'est classique mais je dirais que pour moi, le judo, c’est l’école de la vie. Quand on regarde l’histoire de Jigoro Kano, c’est vraiment exceptionnel : le judo a été inventé par un seul homme, et sa dimension éducative ne perdra jamais son ADN. Il faut continuer à mettre l’accent sur cette partie éducative, car c’est ce qui fait toute la richesse de la discipline.
Q : Si tu avais un livre à conseiller ?
R : Les livres d'Yves Cadot que tu m'as cité précédemment, c'est pas mal du tout, ce sont de bonnes références qui mettent bien en avant que le judo c'est une méthode d'éducation avant tout.
Q : Quelle personne sera la prochaine à être interviewée ?
R : Jean-Paul Levrel, du Cercle Paul-Bert
Merci pour votre lecture et à très bientôt !
Interview réalisée par Simon Rebours